Surprennent d'abord, dans cette oeuvre, à la fois le très petit nombre d'objets réalisés - l'artiste, visiblement, n'entend pas obéir à la logique productiviste qui est la loi de notre monde - et leur absolue étrangeté ou singularité, à condition que l'on ne fasse pas résonner, dans le mot étrangeté, le fantastique ou l'inquiétant. Il n'y a rien, là, qui renverrait à des univers parallèles, au merveilleux surréaliste, ou à la science-fiction, sa déclinaison contemporaine. Ce que cette oeuvre évoque le plus immédiatement, ce sont les fascinantes inventions décrites dans les romans (si tant est qu'il s'agisse de romans) de Raymond Roussel : la statue d'ilote en baleines de corset roulant sur des rails en mou de veau, par exemple, dans Impressions d'Afrique, ou la mosaïque en dents cariées qui figure un mercenaire, dans Locus Solus.


(...)


J'ignore si Patrick Neu use, dans le secret de son isolement, d'une méthode comparable, et s'il écrira un jour un Comment j'ai élaboré certaines de mes oeuvres. Nous en sommes, pour le moment, réduits à tourner autour de leur irréductible singularité, à essayer d'en déchiffrer quelques principes ordonnateurs. On pourrait, je crois, avancer l'idée qu'elles sont intuitivement gouvernées par au moins trois règles, ou par une règle de trois impératifs :


a/ L'emploi de matériaux et de procédés malcommodes, peu appropriés aux fins qui leur sont assignées.


b/ La confrontation dans un même objet d'atmosphères, de formes et de textures antagonistes, a priori incompatibles.


c/ le choix de matières si fragiles qu'elles font planer sur les oeuvres qu'elles composent la menace d'un péril permanent.


Le trait commun à ces trois règles - qu'elles soient intégralement ou partiellement observées dans les oeuvres - est la figure de l'oxymore, c'est-à-dire, dans le vocabulaire de la rhétorique, de la conjonction expressive des contraires, dont l'exemple canonique est l'"obscure clarté qui tombe des étoiles", dans Le Cid.


Extrait du texte de Didier Semin, Sublimation des pattes de moineau, dans Patrick Neu, L'instant n'en finit pas, catalogue du Frac Lorraine, Metz.