(...)
Ce sont des prolongements légitimes de la veine qui dans la France de l'autre siècle s'incarne dans le nom d'Alfred Jarry: lorsque l'hallucination visionnaire déshabille l'apparente normalité du quotidien et du commun. Cette mise-à-nu est brutale, mais engendre aussi l'humour et cette voie, aujourd'hui passablement perdue en France, qui a une sonorité âpre et élégante, voix d'un instrument qui très rarement s'emploie pour évoquer la nostalgie, la trompette, ou celle qui accompagne les gigues qui, dit-on, ravissaient les touristes de l'Iowa au début du siècle.
La veine de Jarry, donc de Roussel et de Duchamp, est un chevauchement de genres et de motifs, une confusion rigoureuse de genres (ainsi la pataphysique); surtout un chevauchement de ce qui semble incompatible: instruments de guerre et instruments musicaux, sublime et concours Lépine, logique et absurde, révolte et ironie, patron (c'est-à-dire ready-made) et combinatoire érotique d'éléments (les alexandrins de Roussel, la Broyeuse de chocolat et les Pistons à air, le militarisme et le Grand-Guignol, l'ésotérisme et la Vitrine), mais combinés dans des montagnes où la géométrie reste la trame, ce fond que l'esprit retrouve parmi des hommes déchirés par la guerre dans un pays arrosé d'armes en tous genres et chez un artiste arrière-petit-fils de Jarry qui cherche l'accord là où d'autres ne voient que l'incongru.

Remo Guidieri , Extrait du texte "Parti pris des choses" paru dans "Symétrie de guerre", Michel Aubry et Remo Guidieri, Editions St Opportune, Bruxelles/Galerie Jean-François Dumont, Bordeaux 1997